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Les collectifs 100% féminins ont initié une vraie vague de changement dans la musique

Maintenant pour les poids lourds de l’industrie, il est temps de joindre le geste à la parole

Les collectifs féminins sont devenus le fer de lance progressiste de la scène électronique contemporaine. Des promesses en gros titres comme « Les femmes en charge de la scène » à Berlin proclamées par le New York Times en juillet dernier, attribuent l’essor des projets féminins comme le label Creamcake et des organisateurs de soirée Room 4 Resistance dans la conscience collective à la montée des réseaux sociaux et de la diversité dans les médias. Quelques semaines plus tard, la radio underground 100% féminine Foundation.FM est née, comme un antidote au machisme toxique du milieu mis à nu lors de l’humiliant scandale qui a sonné le glas de l’aventure Radar Radio.

Ces outsiders viennent déstabiliser le status quo : s’ils sont bien catalyseurs de changement, il est facile de se prendre au jeu de la tornade médiatique qui clame que ces initiatives « défient le système patriarcal global » et « secouent l’hégémonie de l’homme blanc ». Mais avant de porter fièrement nos T-shirts ‘technofeminists’ dans la rue et de nous féliciter de cette révolution rondement menée, il faut reconnaître les limites de leurs efforts. Maintenant la balle est dans le camp des institutions, les poids lourds immobilistes de l’industrie musicale.

Bien sûr, les réseaux et les collectifs comme Discwoman, Barbieturix, SheSaidSo, female:pressure et le groupe Facebook Sister ont eu un impact positif sur les carrières et la représentation des talents féminins et non binaires. Pourtant, le bilan des statistiques officielles de l’industrie musicale globale est encore honteux : selon WomeninMusic.org, la répartition hommes-femmes dans le milieu est encore à 70-30.

C’est encore pire sur les scènes de festivals internationaux, où Pitchfork a montré que la représentation des femmes s’est péniblement hissée à hauteur de 19% en 2018 – un saut de 5% par rapport à 2017. En janvier de l’année dernière, la cellule de veille américaine Annenberg Inclusion Initiative a montré que seulement 2% de productrices figuraient sur 600 titres pop ayant pénétré les charts de 2012 à 2017. Rien de tel qu’un petit uppercut de données concrètes pour se remettre les pieds sur Terre.

Les hommes sont bien toujours à l’origine de l’écrasante majorité du pouvoir décisionnaire, du haut de leurs positions de cadres, d’organisateurs et de directeurs de label. Les panels de discussion isolés, les workshops et les showcases dédiés à l’émancipation des femmes placés sous l’égide d’artistes féminines sont à toutes fins utiles, mais peuvent aussi faire office de maigre sparadrap masquant une plaie profonde et infectée.

« Bon nombre d’organisations dominées par les hommes vont mettre en avant un programme destiné à aider les femmes », explique Jane Third, CCO du groupe international PIAS. « L’effet pernicieux de ces tendances est de renforcer l’idée que les femmes ont besoin d’assistance supplémentaire pour pouvoir faire les choses, là où invite naturellement les hommes à participer ».

Si son analyse s’applique aux conseils d’administration, la formation à laquelle elle fait référence n’est pas sans similitudes avec les workshops dédiés aux jeunes productrices. Il faut encore constater le nombre d’hommes qui jouent des coudes pour mettre la main sur les postes exécutifs, les studios de productions et les DJ booths, tout en adressant un clin d’œil à leurs homologues masculins en haut de la chaîne alimentaire et en apprenant sur le tas – sans tout le rigoureux système de coaching auquel les femmes sont invitées.

Sa solution s’applique à tous niveaux : « S’ils n’atteignent pas la parité, alors tout leur conseil d’administration 100% masculin, tous leurs managers et tous ceux qui sont impliqués dans les procédures de recrutement devraient recevoir une formation sur les préjugés inconscients », elle affirme. En bref : les hommes de l’industrie musicale doivent activement désapprendre les schémas de pensée sexiste.

Alors comment distinguer les fausses initiatives féministes des vrais efforts de changement ? Une major qui organise une table-ronde pour les femmes sur le thème ‘Réussir dans l’Industrie Musicale’ tout en fermant les yeux sur ses écarts de rémunération abyssaux devrait soulever toutes nos interrogations. Un véritable engagement pour l’inclusivité doit être total ; c’est pourquoi la transparence et la responsabilité sont cruciales.

Par exemple, une nouvelle loi britannique stipule que les sociétés de plus de 250 employés doivent publier un compte rendu annuel des écarts de salaire hommes-femmes. Après la première deadline en avril dernier, le site dédié à l’industrie musicale globale Music Business Worldwide a publié un rapport qui indique une différence de rémunération d’environ 30% pour les majors Universal, Sony et Warner.

Les discriminations salariales sont symptômes d’un défaut d’opportunités équitables, un problème de Relations Humaines vieux comme le monde qu’on a transformé en nouvel enjeu de Relations Publiques. Il faut espérer que la publication de ces rapports annuels aura l’effet de bonnet d’âne pour ces corporations : l’humiliation publique a souvent eu l’effet de pousser les multinationales vers davantage de responsabilité sociale.

Voilà peut-être la clef qui rendra enfin la parité institutionnelle, et ce à grande échelle. L’initiative internationale Keychange de la Fondation PRS (Performing Right Society), qui investit dans les talents féminins émergents en vue d’atteindre une répartition à 50/50 sur les line-ups de festivals d’ici 2022, a présenté un manifeste pour le changement au parlement européen début novembre 2018. Ses points d’action : la transparence sur les cachets d’artistes et les campagnes d’éducation, et l’implémentation de critères d’égalité dans les projets utilisant des fonds publics.

« Les mouvements communautaires qui se battent pour changer le milieu sont nécessaires, mais nous avons également besoin de l’influence du gouvernement et d’une approche verticale du problème », explique Vanessa Reed, CEO de la Fondation PRS. « On dirait que pour la première fois depuis longtemps, la détermination est là pour que les choses aillent de l’avant, donc il faut qu’on s’y attèle sur tous les fronts ».

Alors que les collectifs féminins ont accompli un travail formidable en ouvrant le dialogue et en initiant des réformes vitales, tant que les normes de l’industrie restent ancrées et les abus de pouvoirs ne sont pas contrôlés, l’optimisme incarné par les collectifs de DJs féminins a peu de chance de subsister. Nous vivons un moment unique dans l’histoire, où les croyances fermement enracinées sur le genre vacillent enfin ; mais souvenez-vous bien que le changement ne peut être durable que s’il implique tout le monde.

Whitney Wei est une artiste visuelle et journaliste basée à Berlin, suivez-là sur Twitter.

Une première version de cet article est parue sur mixmag.net. Adapté de l’Anglais par @MarieDapoigny

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