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Une brève histoire du voguing

La vie est un ball

Presque trois décennies après avoir fait une entrée fracassante des balls drag de Harlem dans la culture mainstream de 1990 – principalement grâce au ‘Vogue’ de Madonna et le documentaire Paris Is Burning – le voguing, la danse et la culture, est toujours autant d’actualité.

De même qu’elle continue d’offrir une plateforme aux MCs, DJs, danseurs et designers, la scène ballroom infiltre encore la culture mainstream avec le panache qui lui est propre. On la retrouve dans le synchronisme méticuleusement orchestré de Christine And The Queens et FKA Twigs ; le titre et la vidéo de ‘Work That Pussy’ de Teyana Taylor, la protégée de Kanye nous replonge dans la superbe de 1990 ; et des multinationales comme Nike, des réalisateurs comme Gaspard Noé s’inspirent encore de la scène en 2018.

Si elle est montée en force au milieu des années 1980, la culture drag de New York remonte au premier Annual Odd Fellows Ball (qui deviendra plus tard le Faggots Ball ou Fairies Ball), organisé au Hamilton Lodge No.710 de Harlem en 1867, où hommes et femmes se réunissaient en costume pour gagner le titre du ou de la travesti·e le/la plus convainquant·e. Ces balls gagnent rapidement en popularité tout au long de l’ère jazz et du début du 20e siècle, avant que les tensions raciales croissantes, dans la culture ball et la société américaine, n’entrent en éruption dans les années 1960, quand Crystal LaBeija accuse les organisateurs de racisme et de truquage des votes, ce qui lui coûtera le premier prix de la compétition All-American Camp Beauty Contest. Elle décide alors d’organiser ses propres événements pour la communauté noire, où les participants seront bientôt accueillis dans des ‘houses’ et devront concourir dans des catégories variées comme Butch Queen Realness, European Runway, Town & Country, Face and Executive.

Offrant un « foyer à ceux qui en sont privés », chaque ‘house’ a sa ‘Mother’ ou un ‘Father’ qui endosse le rôle de mentor et prend sous son aile les jeunes homosexuels principalement noirs et latino, nommés les ‘children’, rejetés par leurs familles biologiques et souvent victimes d’abus, d’addictions et sans-abris. Les Mothers et Fathers des houses deviennent parents de substitution, offrant souvent aux démunis un toit et un foyer accueillant pendant la compétition contre les autres maisons, dont les noms se multiplient – dont la House of Xtravaganza, the House of Omni et la House of Ninja, pour n’en citer que quelques unes.

Comme bon nombre des enfants avaient déjà traversé violence, rejection et hostilité, le battle leur est présenté comme un moyen de domination non violent. Le sentiment et l’appartenance aux Houses suivant les schemas de la culture des gangs des années 1940 et 1950, les battles combinaient concours de danse et compétition de mode. Bien que le gagnant ne remportait qu’un simple trophée, le vrai prix était le sentiment d’accomplissement et de reconnaissance qui accompagnait la victoire. Comme l’expliquait Dorian Corey, Mother de la House of Corey dans Paris Is Burning, « Dans le ballroom on peut être qui on veut. Ce sont nos Oscars – notre chance d’être une superstar. »

Alors que la compétition entre les Houses s’intensifiait, le voguing émergeait comme le style de danse caractéristique des balls drag. « Tout a commencé au Footsteps, un club d’after-hours sur la 2nd Avenue et 14th Street. », raconte DJ David DePino, une légende de la scène grâce à ses sets dans des clubs légendaires comme le Paradise Garage et le Tracks. « Paris Dupree était là, et un groupe de black queens s’affrontaient sur le dancefloor. Paris avait un exemplaire de Vogue dans son sac, et tout en dansant, elle l’a sorti, l’a ouvert à une page où posait un modèle et s’est arrêtée sur le beat, dans cette même pose. Puis elle a tourné la page et s’est arrêtée sur la nouvelle pose, toujours en rythme. Puis une autre queen est arrivée et a pris une autre pose en face d’elle, puis Paris est venue devant elle et a pris une autre pose. C’était une compétition – elles essayaient toutes d’avoir la plus belle pose – et bientôt la pratique s’est diffusée dans les balls. D’abord on appelait ça poser et puis parce que tout avait commencé avec le magazine Vogue, le nom voguing est resté. »

De nouveaux danseurs apportant leurs idées et leurs identités sur la scène : la danse a évolué du style Old Way (des poses successives presque statiques, à la manière des ballerines) au style New Way (basé sur le voguing traditionnel mais beaucoup plus athlétique et avec des mouvements inspirés des arts martiaux, à l’exemple de Willi Ninja), et plus tard le Vogue Fem (une chorégraphie ultra-féminine avec des postures complexes, des fouettés de cheveux et les fameux deathdrops). Il en va de même pour la musique. Comme l’arrogance et la provocation étaient les éléments clefs du voguing, la musique elle aussi a évolué du classic disco et Philly soul aux beats house prononcés, coupés avec des passages de dialogues et de monologues de films.

Quelques favoris de la culture ball incluent ‘Love Is The Message’, le classique disco de MFSB, le remix de Shep Pettibone du mythique ‘Ooh I Love It (Love Break) de Salsoul Orchestra, Junior Vasquez – X (une hommage à la House of Xtravagenza) et ‘Get Your Hands Off My Man’, sans oublier ‘Just Like A Queen, enregistré en 1989 par Vasquez sous le pseudonyme Ellis D. L’importance de la musique était parfaitement soulignée par la plateforme en ligne du voguing, House of Diabolique : « Ce ne sont pas que des chansons méchantes ; elles forment une bande-son de pouvoir, de contrôle, de manipulation, d’échappatoire et de fantasme. Elles glorifient l’homosexualité masculine et la féminité. »

Alors que la scène voguing prenait de l’ampleur (en 1987 le magazine Timel’annonçait comme ‘le nouveau breakdancing’ quand les quais de Brooklyn se sont recouverts de voguers répétant leurs mouvements avant leur ball), elle sortaient des discothèques du centre-ville et des salles des fêtes décorées pour se faire une place sur le dancefloor des clubs les plus réputés comme le Tracks et le Paradise Garage (Larry Levan était lui-même membre de la House of Wong). La piste de danse faisait alors place aux podiums, permettant aux voguers de défiler jusqu’aux jury, où ils devaient recevoir des “10’s sur toute la ligne” de la part du panel de jurés et des trophées conçus par les artistes star de la scène de Manhattan comme Kenny Scharf et Keith Haring.

Naturellement, quand les stars ont commencé à s’intéresser à la scène, les medias mainstream se sont penchés sur le voguing et la ball culture. Johnny Dynell, l’époux de la hit girl du moment, Chi Chi Valenti, DJ à Tunnel et membre de la House of Xtravagenza, a envoyé à Malcom McLaren quelques images préliminaires du documentaire Paris Is Burning de Jennie Livingstone, dans l’espoir d’obtenir des financements pour sa sortie. McLaren a fait passer les bandes à Mark Moore, à qui il avait demandé de travailler sur des remixes; Mark – avec permission – a samplé des passages de dialogues pour sa version du ‘Deep In Vogue’ de l’album de McLaren avec William Orbit, qui comprend aussi des passages de rap de Willi Ninja et David Xtravaganza. McLaren a ensuite ressorti le titre en single, et il est devenu un énorme tube club, atteignant la place de #1 du Billboard Dance Chart en juillet 1989. Valenti a poursuivi McLaren en justice pour l’avoir plagiarisée sur le titre et a obtenu gain de cause. Il citait en effet des passages de son essai intitulé « Nations » sur le voguing, publié dans Detailsmagazine en 1988.

Le titre de McLaren – et son clip légendaire montrant les talents de Willi Ninja – a joué un rôle fondateur dans la popularisation du voguing. Le milieu de la mode qui avait inspiré la dance était le premier à s’en saisir, des designers comme Thierry Mugler et Jean Paul Gaultier employaient les services de voguers pour leur défilés. Mais le vrai coming out de la culture ballroom s’est produit le 10 mai 1989 avec The Love Ball, une grande collecte de fonds pour les célébrités qui a exposé la culture ballroom à toute l’élite de New York – dont Madonna.

À peine quelques semaines plus tard, en plein show avec Luis Camacho, un autre membre de la House of Xtravaganza au Sound Factory de New York qui venait tout juste d’ouvrir ses portes, Jose Gutierez Xtravaganza rencontrait Madonna. « Un ami commun, Debu Mazar, me l’a présentée au Sound Factory. »

Jose se souvient : « Elle était assise sur une enceinte avec une casquette et un trench, loin du look qu’on aura attendu de Madonna, et Debbie m’a amené vers elle pour la rencontrer. On a parlé un moment puis elle a demandé que Luis et moi voguions pour elle, on s’est exécutés. Elle a adoré et nous a demandé de nous assoir près d’elle et de lui montrer qui d’autre dans le club savait s’y prendre. Elle nous a dit qu’elle montait cette vidéo, qu’elle voulait qu’on y soit, et peut-être sur une tournée ensuite, et nous a invités aux auditions, où sept d’entre nous ont été choisis, parmi cinq mille participants. Puis elle nous a demandé de monter la chorégraphie de la vidéo et de lui apprendre à voguer… »

Sorti en mars 1990, ‘Vogue’ est un hommage de Madonna à la scène dont elle était tombée amoureuse. Le single s’est placé en tête des charts dans 30 pays et est devenu le single le mieux vendu de l’année. Co-écrit et produit par Shep Pettibone, qui a reproduit le beat et les synthés de ‘Deep In Vogue’ en ajoutant une interpolation de la bassline de ‘Love Is The Message’, la chanson comprend des paroles qui expriment l’essence de la culture ballroom parfaitement ; « Ça n’a pas d’importance que tu sois noir ou blanc / Un garçon ou une fille / Si la musique résonne elle te donnera une nouvelle vie / Tu es une superstar / Oui, c’est ce que tu es, tu le sais ».

En dépit d’être un succès global et un des plus grosses percées du voguing, le titre de Madonna a essuyé des critiques de certaines parties de la communauté pour s’être approprié leur culture pour son propre bénéfice – ce que réfute Jose. « Elle n’est pas allée dans l’école de danse d’une grande université pour recréer le voguing, elle est allée dans le club elle-même et est venue nous chercher », il explique. « Ce qu’oublient les gens, c’est tout le positif qui est ressorti quand cette énorme star pop/gay a pris le voguing et l’a mis sur la scène internationale – lui offrant la plateforme dont il avait besoin. Elle ne l’a pas volé, elle s’est rendue dans le club pour y trouver deux membres de la communauté — Luis et moi — et nous a pris avec elle. C’est sa manière de lui rendre honneur, de lui reconnaître son mérite et de conserver l’essence traditionnelle du voguing. »

« ELLE N’A PAS ESSAYÉ DE RECRÉER LE VOGUING, ELLE EST ALLÉE DANS LE CLUB ELLE-MÊME ET EST VENUE NOUS CHERCHER »

La réalisatrice Jennie Livingstone a essuyé des critiques similaires quand son documentaire Paris Is Burning est sorti la même année. Des membres de la communauté ballroom l’ont accusée de les exploiter en renforçant les stéréotypes, en se concentrant sur les aspects tragiques de la vie des participant·es apparemment dénué·es de pouvoir politique, entre prostitution, SIDA et violence. Excursion encyclopédique dans la culture ballroom entre 1986 et 1989, Paris Is Burning met en lumière le contraste entre la flamboyance et la libération des balls et la tragédie des difficultés rencontrées par ses acteurs en dehors des podiums.

En dépit des critiques de certains participants (le film How Do I Look sorti en 2006 se voulait une réponse de ces derniers, désireux de raconter leur « véritable » histoire), il aurait été impossible de dresser un portrait fidèle de la scène sans toucher à la douleur de ceux qui l’ont vécue. L’histoire tragique de Venus Xtravanganza, retrouvée étranglée sous un lit, assassinée par un client, était bien loin d’être un incident isolé, alors que le spectre du SIDA ratissait large et ravageait la communauté. Dans un article pour le New York Times, Jesse Green déplorait la disparition prématurée de nombreuses légendes ballroom : « Paris is no longer burning – it has burnt » (« Paris n’est plus enflammée, elle s’est consumée »).

Post-Madonna, et post-Paris Is Burning, la scène est retournée à son statut de culture underground, se reconstruisant petit à petit. Alors que les histoires et les expériences des Houses originelles et de leurs légendaires performers étaient racontées par les documentaires, les livres et les commémorations, une nouvelle génération reprenait le flambeau pour perpétuer l’héritage de ceux qui s’étaient éteints avant eux, utilisant le progrès effectué en matière de droits LGBTQI pour continuer le combat.

L’orientation politique et la mentalité combative de la scène Kiki, branche ballroom menée par des jeunes, prend racine dans les injustices dont ont souffert leurs prédécesseurs. Alors que beaucoup ont souffert des mêmes problèmes que la génération précédente – rejection, addiction, violence – surmonter l’adversité était une question de temps plus qu’une éventualité. Souvent représentée dans les balls comme Vogue Knights, House of Vogue et House of Yes, la scène kiki attire un mélange éclectique de styles – des femmes trans élégantes aux queens butch en passant par les banjee boys et une myriade de variantes. L’émergence de nouvelles catégories a inspiré l’évolution de la performance vogue et a aidé à booster son potentiel hybride : des éléments de breakdancing et de gymnastique se sont mélangé au style traditionnel et un son plus agressif s’est imposé, avec une énergie portée par des MCs posant des freestyles féroces sur des beats plus lourds.

Quand Vjuan Allure et Mike Q ont créé des tubes ballroom décomplexés sous des noms comme 10,000 Screaming Faggots («10 000 pédales criardes ») et Kunt Darling (« Pétasse Chérie »), la réappropriation des insultes proférées à leur encontre des décennies durant est un coup de force, une démonstration de pouvoir. Le documentaire de 2016 Kiki explore la vitalité et le message de la scène, une collaboration entre la réalisatrice Sara Jordeno et Twiggy Pucci Garçon, Mother de la House of Pucci. Décrit par Jordeno comme célébration d’une « forme artistique de la défiance et de la résilience », son message est optimiste et inspirant – un antidote à l’atmosphère de désastre imminent qui parcourt Paris Is Burning.

Depuis la sortie de Kiki, la visibilité mainstream de la scène ballroom a atteint de nouveaux sommets, pour la première fois depuis son zenith du début des années 1990, grâce à son inclusion dans les campagnes d’Apple et de Nike (la campagne #BeTrue décrivait le voguing comme un sport au même titre que le basket ou l’athlétisme), des performances d’artistes comme Beyoncé, FKA Twigs, Christine And The Queens, Nikki Blanco et Teyana Taylor et des séries télé comme RuPaul’s Drag Race, My House sur Viceland (une docu-série qui suit le parcours de cinq vogue dancers et MCs), le film Climax de Gaspar Noé et le drame TV primetime Pose.

Pose est une création signée Ryan Murphy, le cerveau derrière The Assasination of Gianni Versace et créateur d’American Horror Story. L’action se déroule sur la scène ball de 1987 et repousse les limites avec son casting de premiers rôles transgenres et quelques centaines de seconds rôles et d’extras LGBT. Au-delà de ses séquences magnifiques lors de savoureux battles enflammés, Pose est intransigeant dans sa description des facettes les plus sombres de la scène: deux des personnages principaux sont séropositifs, un pleure la mort de son âme sœur, emporté par le SIDA, d’autres font le trottoir pour financer leurs traitements hormonaux ou des procédures chirurgicales bâclées.

« Je pense que c’est un show important parce que les gens ont oublié les difficultés passées », explique Jose, qui joue le rôle d’un juge ballroom. « Ces images effrayantes des gens qui se désagrègent littéralement sous nos yeux ont disparu; les gens pensent qu’il suffit de prendre un cachet s’ils ont le SIDA et continuer à avoir des relations sexuelles et oui, c’est partiellement vrai, et on a fait beaucoup de progrès en la matière, mais on vit aussi dans une bulle de mensonges avec Internet et les réseaux sociaux, les gens ne postent que ce qu’ils veulent nous montrer – donc je pense qu’il est important de décrire les épreuves énormes auxquelles s’est heurtée la génération précédente, il y a 20 ou 25 ans. »

La scène ballroom ne se limite plus aux communautés gay noires et latino : les réseaux sociaux et l’ère Internet lui ont permis de fleurir partout dans le monde – en particulier dans des pays où la répression politique est virulente, comme en Russie ou au Moyen-Orient, où elle fournit une forme d’expression vitale aux cultures underground anxieuses et frustrées de ne pas pouvoir être elles-mêmes, un écho au positionnement culturel de la scène des années 80. Alors qui dira, comme Madonna en 90, ‘There’s nothing to it’ ?

La House of Balenciaga Europe organise son Winter is Coming Ball à la Gaîté Lyrique de Paris le 8 décembre 2018.

Pour plus d’illustrations de Chantal Regnault, retrouvez l’ouvrage Voguing And The House Ballroom Scene of New York City 1989-92 par Stuart Baker (réimpression en cours). Images utilisées ici avec autorisation.

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