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Quand la musique des migrants façonnait les cultures de Paris et Londres

La musique contre le racisme, les inégalités et l’oppression

1962 : l’Algérie gagne son indépendance après une guerre de huit ans avec la France. La même année, les anciens territoires britanniques que sont la Jamaïque, Trinidad et Tobago deviennent indépendants. À l’aube des fumeuses Swinging 60s, les têtes qui caracolent en haut des charts et des line-ups sont bien européennes : les Rolling Stones débarquent à Londres pour leur première date anglaise, les Beatles de leur Liverpool natal pour enregistrer leur premier single, ‘Love Me Do’. De l’autre côté de la Manche, Brassens, Brigitte Bardot, Françoise Hardy et Johnny Hallyday dominent la scène nationale.

Mais quelques mois plus tard, les scènes des deux capitales allaient connaître de profonds changements. Les migrants, arrivés des anciennes colonies – d’Afrique du Nord et subsaharienne pour la France, des Antilles pour le Royaume-Uni – sont bientôt confrontés à de nouveaux modes de vie et aux défis de l’intégration. Au besoin de retrouver une voix dans la société. Pour beaucoup, la musique allait devenir ce média.

C’est dans les cafés de la banlieue parisienne et dans les bars des ruelles de Soho et de Camden que ce nouveau phénomène musical allait naître, avant de changer les deux capitales en fers de lance européens du multiculturalisme.

C’est le sujet de l’exposition Paris-Londres, Music Migrations 1962-1989, qui ouvre ses portes le mois prochain au Musée de l’Histoire de L’Immigration de Paris. Elle retrace l’influence qu’a eu la musique des immigrés sur la culture populaire et sur les mouvements sociaux et politiques. Et sa transformation en arme pour combattre le racisme, les inégalités et l’oppression, jusqu’à devenir un outil d’intégration.

Photo : Un club de Cable Street, Londres, 1964, initialement prise pour The Observer magazine Photograph: © Ian Berry/Magnum Photos

« Nous voulons montrer qu’avec les immigrés sont venus des artistes, des compositeurs et leur musique, et que cette musique d’ailleurs a apporté une richesse qui fait partie de notre héritage » a confié son commissaire Stéphane Malfettes à l’Observer. « Et le dénominateur commun, c’est que cette diversité est signe du succès de l’intégration »

En ligne de mire, les préjugés et les discours négatifs autour de l’immigration. « Dans un contexte européen qui voit les nations se retrancher sur elles-mêmes et fermer leurs frontières, l’exposition qui ouvre au moment du Brexit est au cœur des sujets d’actualités les plus brûlants », annonce le catalogue.

Dans le Royaume-Uni des sixties, alors qu’une explosion culturelle largement dominée par les Stones, les Who et les Kinks, chamboulait l’ordre des années 50 conservatrices, les jeunes issus de la première vague migratoire antillaise allaient former le terreau d’une nouvelle scène, née dans les blocs de HLM du centre-ville de Londres et inspirée de leurs racines: le ska, le rocksteady et le bluebeat. Leurs idoles : Millie Small, Desmond Dekker. Un peu plus tard, Bob Marley and the Wailers, Steel Pulse et Aswad allaient provoquer le raz de marée reggae et roots qui a déferlé sur la scène britannique et internationale, en mettant en valeur les difficultés et les rêves de la diaspora africaine, inspirant au passage d’autres groupes anglais comme The Clash et The Specials.

Photo: Misty in Roots sur scène à un concert Rock Against Racism, 1979, © Syd Shelton

Paris comptait son propre lot de talents issus de l’immigration. D’Algérie, comme Cheikha Rimitti et Noura, et d’Afrique sub-saharienne comme Papa Wemba, Salif Keita et Mamadou Konté. Pourtant, leur succès n’atteint pas l’universalité du reggae. Stéphane Malfettes explique « La diffusion de la musique des migrants a pris plus longtemps à Paris. Nous avions beaucoup d’artistes Nord-Africains qui enregistraient, mais ils étaient marketés pour les marchés nord-africains, ou pour leur propre communauté ici ».

Photo : Une danseuse Kabyle dans le quartier de Barbès, Paris, 1955. Photographe: © Pierre Boulat – Musée national de l’histoire de l’immigration, Palais de la Porte Dorée Paris

Puis arrivent les années 70 et la crise pétrolière internationale – les politiques migratoires se durcissent, l’extrême-droite gagne du terrain et en conséquence, le ton politique de la musique se durcit.

La communauté caribéenne de Londres lance le Carnaval de Notting Hill pour promouvoir l’unité culturelle. En France, les concerts Rock Against Police tentent de contrebalancer le climat d’hostilité croissante à l’encontre des communautés immigrées. « À Paris dans les années 1970, les artistes africains se sont politisés avec l’extrême gauche dans un mouvement qui a largement utilisé la musique pour raconter les histoires des travailleurs immigrés. C’était un mouvement de lutte. Toute la musique africaine n’était pas politique, mais globalement la tendance était politique. Même pour les morceaux très à la mode et populaires, les paroles sont très engagées », dit Stéphane Malfettes.

Image : Rock Against Racism, 1984. Photographe : © Bertrand Huet / Tutti/Collection François Guillemot

Dans les années 1980, l’exposition retrace la naissance de nouveaux genres : le rap, le raï contemporain, le bhaṅgṛā et le R&B. « Des années 60 aux années 80, on a trois décennies qui voient la musique prendre une place grandissante dans le combat pour la construction d’identité et l’idée du vivre ensemble. La musique était le facteur qui a unifié la diversité de Paris et de Londres, particulièrement dans la lutte contre le racisme », il ajoute.

« À différentes étapes de cette histoire des années 60 aux années 80, la musique a joué un rôle fondamental dans l’intégration. C’était un enjeu de fierté culturelle et de résistance, et elle a permis aux communautés de contrer les idées racistes pendant l’apogée du racisme des années 60 et 70. Malheureusement, il y a un sentiment que ces acquis ont été perdus depuis les années 80, et cette idée d’utopie et de vivre ensemble a perdu du terrain. Quand on parle de musique en France, on parle rarement de ces influences des Caraïbes et d’Afrique du Nord et sub-saharienne qui font pourtant bien partie de l’héritage français. Mais la musique reste quelque chose qui unit des gens d’horizons différents. »

Photo : Notting Hill carnival in 1975. Photographe : © Chris Steele-Perkins/Magnum

La directrice du musée Hélène Orain explique au Guardian que l’exposition célébrait « un moment décisif de l’histoire post-coloniale » en France et au Royaume-Uni. Une période où pour les communautés migrantes, la musique est devenu le moyen d’exprimer « des revendications, des opinions et des espoirs ». À l’heure où le Royaume-Uni s’apprête à quitter l’Union Européenne, le message est d’autant plus poignant : « Le destin de nos deux nations va peut-être se séparer, mais nous sommes toujours liés et nous continuerons à commémorer notre histoire commune ».

L’exposition Paris-Londres: Music Migrations (1962-1989), aura lieu du 12 mars 2019 au 5 janvier 2020 au Palais de la Porte Dorée à Paris.

Source : The Guardian / The Observer

Marche pour l’égalité et contre le racisme à Paris, 1983. Photographe : © Amadou Gaye – Musée national de l’histoire de l’immigration, Palais de la Porte Dorée

Photo en une : Le dancefloor de l’Electric Ballroom à Londres, 1983. Photographe : © Pierre Terrasson

@MarieDapoigny

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