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‘Human Traffic’ a 20 ans : pourquoi le film n’a pas p

La première fois que j’ai entendu parler de Human Traffic, c’était naturellement dans Mixmag. En 1999, la culture club britannique était en pleine explosion et pénétrait déjà la conscience collective. Paradoxalement, c’était aussi comme une société secrète qui se réunissait chaque weekend. Sans les connexions digitales d’aujourd’hui, ses disciples se reconnaissaient à certains symboles, l’équivalent d’Oscar Wilde et de son chrysanthème vert à la boutonnière. Comme par exemple porter une copie de Mixmag. Rédigé dans un langage qui prenait au néophyte quelques numéros à maîtriser, peuplé d’un casting de personnages qui ne semblaient jamais disparaître – pour l’étudiant de Glasgow que j’étais, en ramasser un exemplaire était un peu comme recevoir mon passeport pour la terre promise. Un cordon ombilical au weekend, quelque chose qui allait me faire tenir jusqu’au vendredi suivant.

Le numéro de juin 1999 (avec une couverture qui interrogeait ‘Plus que 200 jours avant le nouveau millénaire, où serez-vous ?) et hurlait « HUMAN TRAFFIC: POURQUOI TOUS LES FÊTARDS DOIVENT VOIR CE FILM » au dessus du titre, avec un article à l’intérieur qui annonçait la couleur : « C’est putain de génial », avec les recommandations de figures de la scène de l’époque comme Boy George, Jon Pleased Wimmin et le pionnier de l’acid house, Danny Rampling. La rumeur courrait alors que le casting du film avait vraiment pris des drogues pour rendre les scènes tournées en club plus authentiques.

Bien entendu, je l’ai vu au cinéma la semaine de sa sortie. Et c’était génial. Le casting était fabuleux, en particulier Jon Sims, tout en intensité dans le rôle de Jip, Lorraine Pilkington royale dans celui de Lulu et bien sûr Moff incarné par Danny Dyer, con comme un pied mais avec un charisme d’écorché vif qui crève l’écran. Ce n’est pas une surprise que certains soient devenus les nouvelles têtes du cinéma anglais. La bande originale était pleine de tubes, cela-dit elle a bien eu pour effet de ne plus pouvoir écouter ‘Nightmare’ de Brainbug pendant des années sans penser aux problèmes d’érection.

Ce qui m’a le plus marqué cela-dit, c’est l’excitation de voir l’expérience de la fête, de voir notre culture sur grand écran. Pas comme la vision historique d’un moment passé de la liesse populaire comme Woodstock, Studio 54 ou l’acid house, On était en 1999, 5 ans après que le Criminal Justice Act britannique (mentionné dans l’introduction, un peu comme un rappel chronologique à la Watchmen) ait sonné le glas de la culture rave telle qu’on l’avait connue jusqu’alors. Ce film parlait du clubbing de masse au Royaume-Uni : provincial, non élitiste, viscéralement excitant et à son apogée. D’une manière ou d’une autre, ils ont réussi à faire ce film avant que son sujet ne se périme – dans la plupart des villes anglaises de l’époque, on pouvait sortir du cinéma à 22h et en faire l’expérience directement. Que l’action ait lieu dans la petite ville provinciale de Cardiff était un coup de génie qui a permis au film de toucher un public beaucoup plus large – pour ma part en tout cas – que toute intrigue londonienne aurait jamais pu atteindre.

L’intrigue très simple du type ‘un jour/nuit dans la vie de’ est directement tiré de tous les films d’ados et de passage à l’âge adulte jamais écrits. La première partie du film, qui dépeint la misère et l’absurdité de la vie quotidienne, au travail avec un réalisme magique – le boss de Nina, une réincarnation libidineuse de Weinstein couverte de sperme, les aventures corporate de Hip forment un diptyque fascinant avec la célèbre campagne ‘Reason Why’ alors mise en place par Cream à Liverpool (avec le slogan ’It’s why I go to work all week’). Au moins Moff (dealer de drogue), Koop (disquaire) et Lulu (à la fac) semblent avoir une vie en dehors des weekends – pour les autres, la semaine n’est que l’ombre d’une vie. Le weekend est le seul moment où ils sont vraiment vivants. De nos jours, ils seraient sans doute dans une position encore plus précaire, en contrat zéro heure.

Certaines choses changent bien évidemment et c’est toujours le risque quand on revisite ses films préférés des années 1990 : certains vieillissent mal. À cet égard, Human Traffic s’en tire mieux que les autres. Les interactions entre femmes passent le test de Bechdel. Les personnages féminins, s’ils n’atteignent pas le niveau de profondeur de celui des garçons, sont loin d’être passifs. S’il faut bien une soirée cathartique (ou une descente) pour que Jip et Moff commencent à faire face à leurs démons, Nina et Lulu se débarrassent de leurs chaînes dès le début du film – Lulu avec son mec inutile qui la trompe, Nina en quittant son boulot et le harcèlement sexuel de son boss (littéralement) gluant.

Nos héros masculins sont des bras cassés, mais c’est la génération post-ecstasy, capable, jusqu’à un certain point, au moins de reconnaître et de parler de leurs sentiments et de leurs vulnérabilités – Jip et son impuissance, l’aliénation de Moff et sa solitude, les insécurités sexuelles de Koop. La lad culture (« culture de mec » sauce britannique) qui irait ensuite frapper l’univers du clubbing (et effectivement celui de Mixmag) n’avait pas encore recraché son mazout dans notre monde. Un élément problématique qui ressort toutefois est la jalousie toxique – certes sans fard, mais non résolue de Koop. Je ne me souviens pas avoir crié ‘Mais cours, sauve-toi !’ à l’écran, quand je l’ai vu pour la première fois s’emporter violemment contre Nina pour avoir « flirté » avec d’autres mecs, une scène qui ressemble fort à un prélude de violences conjugales. Le groupe qui saute dans une voiture avec un chauffeur « plein d’ecstas » me terrifie aussi. À part ça, l’approche des drogues me semble parfaitement mesurée – si la MDMA a permis au groupe d’amis de tisser des liens plus forts en faisant tomber leurs barrières émotionnelles, elle commence aussi à les rendre un peu cinglés. Et c’est peut-être justifié que la seconde partie du film soit une telle douche froide, exactement comme la deuxième partie d’une bonne soirée. J’ai eu beau regarder ce film une douzaine de fois à l’époque, je ne me souvenais pas de la fin. Mais c’est un bonus certain quand on peut entendre Jo Brand comme la voix de Dieu.

En le visionnant à nouveau 20 ans plus tard, j’ai trouvé que Human Traffic était un rappel incroyablement puissant. Pas que le clubbing était mieux à l’époque (le film reconnaît même la tyrannie de la nostalgie, quand deux idiots défoncés – dont un est Andrew Lincoln de Walking Dead, ou ‘Egg’ pour ceux qui ont connu les années 90 – se remémorent futilement l’âge d’or de 91). Et ce n’est pas non plus le cas pour mes premiers pas dans le monde du clubbing, quand je bluffais pour rentrer / me faisais jeter des clubs de Glasgow (et bien sûr que j’ai essayé le coup de bluff Mixmag, bien avant d’en avoir le droit).

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