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Fast techno is the new punk

Le son de Copenhague fait vibrer les raves françaises à 140 bpm

Le soleil va bientôt se lever sur les plages de Pula en Croatie et malgré l’heure bien tardive, le dancefloor ne désemplit pas devant le set de Courtesy. La DJ de Copenhague joue un mélange pulsatile de techno à 145 BPM aux sonorités trance, acid et industrielles. Sous la poussière, l’aube révèle la fascination sur les visages et les aspérités des pierres du Moat – les douves de l’ancien fort militaire du XIXe siècle qui accueille Dimensions chaque fin d’été depuis 8 ans – l’atmosphère du festival anglais atteint un summum historique. On a la sensation, celle qui vous heurte en pleine face une fois par décennie, que quelque chose d’unique est en train de se passer. La semaine précédente, la Danoise jouait au prestigieux festival Berlin Atonal, le rendez-vous défricheur des fans de techno sombre et de beats industriels. Deux mois plus tard, elle lancera KULØR, un label entièrement dédié à la scène de Copenhague. Et l’Europe a ainsi découvert ainsi la scène “fast techno” qui y bouillonnait depuis des mois.

Car si le Danemark est bien le pays du « hygge », le bien-être à la Scandinave, les Danois sont loin d’être des pantouflards : leur capitale Copenhague abrite ce qu’on reconnaît désormais comme une des scènes techno underground les plus dynamiques d’Europe. Sur la terre d’origine des Vikings est né un genre hybride à 140 BPM, féroce, mélodique et punk dans l’âme.

Leur ethos : une approche de la techno qui dépasse l’exutoire, la défonce et les kW. Au delà de la qualité des line-ups, la mission est de faire de la fête techno un espace sûr et inclusif, où tout est permis tant que le respect est de mise. Au dessus de l’entrée des fameuses soirées Fast Forward, une pancarte indique : « No racism, sexism, homophobia or transphobia allowed ».

Photo : Moksha à la radio MMH, Copenhague, 2019

Fermement positionné contre le racisme, le sexisme, l’homophobie et la transphobie, convictions politiques et esprit « do it yourself » – similaires à celles que portaient une certaine jeunesse adepte de la contre-culture de la fin des années 1970 – se mêlent pour donner un coup de fouet aux dancefloors européens. Et en France, les organisateurs·trices, les DJs et les fêtard·e·s l’ont bien remarqué. Dont Androgyne, le collectif nantais derrière les désormais célèbres Gloria, ces fêtes diurnes débridées qui se tiennent un dimanche par mois au Macadam, de 7h à 22h.

Pour cette petite bande d’adeptes d’une approche qui cultive éclectisme et ponts entre la techno, la trance et le hardcore, il n’en fallait guère plus. Fasciné par le son de cette scène qui ponctue régulièrement les sets des résidents MoshkaGTI,Combe et Youl, son programmateur et DJ résident, Androgyne a organisé un échange en début d’année avec Fast Forward, un des plus gros collectifs danois.

Une fois arrivés sur place, la communauté que les Français découvrent dépassent leurs attentes : « Les personnes que nous avons rencontrées, aussi bien les artistes que les amateurs de musiques électroniques, dégagent une fraternité rare. Comme si cette scène avait bien conscience de sa vive nécessité, de sa singularité et d’une forme de combat pacifiste à mener pour se préserver et se développer », raconte Alexis Tenaud, co-fondateur et chargé de communication d’Androgyne.

Photo : DJ Tool, Lasse Vind à Percy Records, Copenhague, 2019

Selon lui, la « techno d’influence trance goa à plus de 140 BPM est d’une puissance infernale, un véritable tourbillon dans lequel on peut se perdre l’infini. » Techniquement, son kick saccadé n’est pas sans rapport avec la techno berlinoise, le genre en vogue dans les clubs de la capitale danoise depuis dix ans. Les sonorités acid font penser à l’acid house et au UK hardcore de l’Angleterre des 90’s, la trance à Goa et à ses formes européennes récentes. Des ingrédients reconnaissables, « mais l’assemblage qui en est fait est tout simplement unique en son genre, et clairement orchestré pour la rave, pour la fête pure, libre et physique », il ajoute.

Si la techno à 140 n’a rien de nouveau, les artistes de Copenhague en ont créé une nouvelle formule sombre et galopante, tantôt dramatique, tantôt mélodique. Variée dans ses expressions, la scène underground locale trouve sa cohésion dans la trajectoire et les idéaux de ses collectifs et de leurs soirées, plutôt que dans l’aspect technique auquel le terme “fast techno” la réduit. C’est le point de vue du duo Lund&Rønde : « De mon expérience, la musique vient d’une communauté soudée à laquelle la plupart d’entre nous a collaboré d’une manière ou d’une autre en organisant et en jouant aux meilleures soirées auxquelles j’ai pu participer. »

Copenhague a réinventé le genre avec des influences hétéroclites, un accent sur les mélodies entre trance et acid et surtout, par la taille et l’engouement de la scène qui l’entoure. Elle prend différentes formes, ses influences acid et trance plus ou moins marquées selon les producteurs. Les frères de Lund&Rønde se situent davantage sur le spectre trance. Tous deux nés à la fin des années 90, ils ont été influencés par la musique populaire de l’époque, les compilations Absolute Dance fortement teintées de trance et d’influences acid.

Lors d’une soirée passée à écouter de la musique, leur père leur a communiqué sa passion pour la goa des années 90 : « Il est allé vers la chaîne hi-fi, a sorti sa vieille collection de goa et a joué Astral Projection – ‘Mahadeva’, la version de 95. » C’est ainsi qu’a commencé une longue histoire d’amour avec la trance psychédélique, qu’ils ont d’ailleurs jouée avant la techno. « Pour nous, il a toujours s’agit de de trouver la formule hybride entre la techno et la trance, ce qui s’avère beaucoup plus simple maintenant que le son de Copenhague est fortement influencé par la trance et l’acid », explique Aske.

Ce sont souvent sous des alias différents que des producteurs techno déjà connus s’aventurent en territoires fast techno ; SchakeDJ IbonReproResonant Pole et Lund&Rønde pour en nommer quelques uns. Au rang des labels qui portent ce son, BunkerBauer, Euromantic, TRLTNCK, VALIS, Kengu et bien sûr KULØR, le label de Courtesy.

Le poumon de la scène locale : le dancefloor du fameux « concept club » du Ved Siden Af, situé en plein centre-ville, accolé à un Burger King. Si la devanture réfléchissante ne paye pas de mine, l’intérieur n’a rien à envier aux meilleures adresses européennes : après l’entrée qui ouvre sur un petit dancefloor d’une quarantaine de personnes, un escalier débouche au sous-sol, avec un espace chill et une dark room. Passé un rideau de boucher, on trouve la main room, un tunnel sombre avec un DJ booth au centre pourvu d’un sound system massif : Funktion One en quadriphonie et un stack de subwoofers au fond de la pièce. Ici on apprécie le son à son paroxysme non pas en face du DJ, mais à droite du dancefloor. Oreilles sensibles s’abstenir ; dans ce lieu bas de plafond, il faut pouvoir encaisser le son qui gravite autour des 115 dBa – car il n’y pas de limitations de volume en vigueur dans le pays.

Photo : Le club Viden Siden Af, Copenhague, 2019.

C’est entre ses murs que différents collectifs officient régulièrement. Mais ces soirées commencent à faire des émules : le son résonne également dans les grandes warehouses du collectif Fast Forward qui ont lieu 3 à 4 fois par an, sans oublier la soirée Endurance, tous les trimestres dans un vieux hangar. « C’est surtout localisé à Copenhague pour le moment, mais il y a aussi un crew à Aarhus (la seconde plus grande ville du Danemark) qui organise des soirées avec une approche similaire. Il nous faut aussi mentionner les soirées Mala Junta à Berlin, organisées par DJ Tool et Hyperaktivist qui ont vraiment réussi à former une fanbase avec une atmosphère géniale », explique Osvald de Lund&Rønde.

Et c’est bien l’atmosphère qui séduit les DJs du collectif Androgyne ce soir là : « un public confirmé, des punks des musiques électroniques, extravagants, libérés, queer, gays et hétéros, et très généreux dans la danse », se souvient Alexis. « L’harmonie et le respect est dans ces lieux clés à leur niveau maximum. » Il ajoute« La volonté de créer des « safe spaces » est exprimée par cette communauté. Nous ne sommes pas accoutumés à une telle insistance qui suggère aussi l’envers du décor dans cette ville ». Dans un pays où l’extrême droite gagne du terrain, « Les messages de tolérance et de respect sont diffusés de manière directe, aussi bien sur les murs du clubs Ved Siden Af que sur le site de Fast Forward ».

Autre activiste incontournable : Sugar aka Nikolaj Jakobsen, ancien punk reconverti en acteur de la scène underground danoise, organisateur de raves techno depuis 2013. Contrairement à ce que son alias indique, il ne fait pas dans la douceur ; ses dernières productions, à l’exemple du track ‘Drowner’ paru sur la dernière compilation KULØR, offrent un beat compulsif et organique qui bat comme le cœur d’un coureur de fond à bout de souffle.

Pour lui, l’évolution à la hausse du BPM est venu naturellement, d’un besoin de changement : « On vient tous de différents côtés de la scène techno, certains étaient plus influencés par le son trance des années 90, d’autres par le son techno hardcore du début des années 2000, et certains plus par les mélodies et la mélancolie. […] Mais tout le monde voulait jouer plus vite qu’avant, à cause de ce dogme que la techno avait adopté les années précédentes ».

Sugar a lancé le collectif Fast Forward en 2015 avec son ami Lukas pour organiser des soirées mensuelles. « Après quelques soirées, on s’est aperçu que les DJs qu’on bookait formaient une cohérence ». C’est pourquoi après une année d’activité, ils ont fondé une agence de booking pour les représenter.

En dépit de l’effet positif que l’attention internationale sur la scène locale a eu sur ses bookings, Nikolaj doit encore cumuler les emplois. « Je ne peux pas en vivre encore, donc je dois être sur la route tout le weekend et rentrer pour gérer ma société toute la semaine ». Un travail dans la construction. La plupart des artistes impliqués doivent eux aussi concilier production, DJing, tournées et un emploi la semaine. Comme à Paris, la pression foncière et le coût de la vie à Copenhague sont très élevés : le prix de location d’un studio est le même que celui d’un appartement.

Photo : Osvald de Lund&Ronde à la Radio Mmh, Copenhague, 2019.

C’est pourquoi l’autre cœur battant de la scène locale, on le trouve dans le BunkerBauer – une bâtisse souterraine impressionnante par laquelle on accède par une lourde porte, avant d’arriver dans un vaste studio de production rempli d’une multitude de machines. C’est le studio de prédilection d’artistes comme Sugar, Lasse Vind, Marc Helt et Lund&Rønde. Le lieu a donné son nom à une série de podcasts et des soirées qui ont lieu dans le réseau de bunkers souterrain alentours. D’un côté le matériel de production, de l’autre un DJ booth, prêt à servir pour des soirées souterraines.

Le projet BunkerBauer a commencé il y a plusieurs années : un des artistes cherchait un studio. Il a contacté le service des pompiers, qui gère les bunkers de Copenhague. Après une courte période d’attente, un espace s’est libéré près du club Culture Box. Pour pouvoir payer le loyer, il a contacté plusieurs artistes autour de lui, qui ont tous sauté sur « ce petit espace de liberté sous terre, où on pouvait écouter de la musique, jouer à Fifa et boire des bières. Rapidement, le focus est devenu la musique électronique, nous avons formé une association et avons obtenu des subventions du gouvernement pour payer le loyer et nos factures d’électricité », confie Osvald de Lund&Rønde. Désormais, les membres de l’association investissent une somme chaque mois, dédiée à l’achat d’équipement comme des enceintes ou des platines.

Ils ont bientôt obtenu un second bunker, permettant aux artistes d’en dédier un au studio et l’autre au DJing et à l’organisation de soirées intimistes. C’est là que bon nombre des DJs et des producteurs de Copenhague ont fait leurs armes, devant une petite audience d’initiés. Aske raconte : « C’était le meilleur endroit pour jouer, il n’y avait pas de règle, tu pouvais jouer tout ce que tu voulais. Je me souviens qu’on parlait de tracks que tu ne pouvais jouer nulle part ailleurs que dans une soirée bunker. » Ces conditions ont permis aux artistes d’oser et de repousser les limites de leur son.

Si toute scène a son disquaire de choix, c’est au record shop de Percy Recordsdans le quartier de Norebro au Nord de Copenhague que les collectifs – dont Fast Forward — ont droit de cité. Dans les bacs, qui contiennent une sélection pointue d’environ 600 disques, on trouve les dernières sorties avec une place toute particulière accordée aux productions locales, entre techno, drone, ambient et électro acoustique.

Photos : Percy Records, Copenhague, 2019.

En France, les selectors et curateurs des soirées techno queer françaises, attachées à la notion de safe space et au goût prononcé pour les BPM élevés et les sons bruts — loin de ceux qu’on entend désormais dans les anciens bars à bouteilles fraîchement reconvertis en temples de la techno lisse et inoffensive sauce Innervisions — ont accueilli le phénomène à bras ouverts. Parmi celles-ci, les soirées techno alternatives parisiennes comme Possession et Subtyl. Pour le collectif de DJs de Nantes, invités à la dernière soirée Fast Forward, l’atmosphère sur place est celle qu’ils veulent cultiver en France : libre, débridée et électrique.

« Ici on ne se regarde pas danser, on regarde les autres avec l’intensité de celui qui veut partager et vibrer avec ceux qui l’entourent. » Et peu à peu, la fête prend ce tournant rare des soirées dont on se souviendra toute sa vie. « Le dancefloor avait quelque chose de furieux que l’on croise rarement. Si les décibels ne sont pas contraints, les horaires de fermeture non plus. Le club était encore bien plein à 9h30 du matin », raconte Alexis. Avant de conclure : « Le rythme de la musique n’est jamais passé sous les 138 BPM ce soir là, jusqu’à frôler les 145. Fast Copenhagen. »

Photo : Bakken, Radio Mmh, Copenhague, 2019.

De leur voyage, les membres du collectif Androgyne se souviennent de la présence bienveillante et impressionnante de Christine, danseuse chevronnée proche de l’équipe Fast Forward, une figure du milieu de la nuit à Copenhague : « une arme fatale sur un dancefloor, ce qu’elle nous prouvera le soir même, postée sur la gauche du DJ Booth près de Moksha ou de GTI, les yeux fous de joie et les bras désarticulés par les kicks. Elle aussi punk dans l’âme, intégralement vêtue de cuir, son visage aux traits fins et saillants serti de ses yeux bleu-gris nous auront hypnotisés »

Pour cette grande brune aux cheveux de jai, sa taille accentuée par des bottes noires à l’épaisse semelle de caoutchouc, la scène techno rime avec une liberté retrouvée dans la danse et un environnement sûr, une denrée encore rare sur le circuit club européen : « L’atmosphère est très inclusive et pleine d’amour, parce que tout le monde s’assure que toutes les communautés sont les bienvenues et personne ne se fait agresser à cause de son ethnicité, de sa sexualité ou de son genre. ».

Photo : Christine devant Percy Records, Copenhague, 2019.

Si le milieu est encore largement masculin, en tant que femme, elle s’y sent parfaitement à l’aise « [la scène] est plus queer que jamais de mon point de vue. (…) Tout dépend du lieu ou de la soirée. Fast Forward, Endurance et Ved Siden Af ont travaillé dur pour créer un environnement plus sûr ou le racisme, l’homophobie, la transphobie et le sexisme sont interdits ». Et la scène a permis à plus d’une artiste de fleurir ces dernières années : Ida Engelhardt, Neri J, Katarina Kamalu, Mama Snake, Courtesy et Anastasia Kristensen ont pu profiter d’une plateforme pour lancer leurs carrières respectives sur la scène internationale.

Lors d’une matinée sombre et frileuse, Youl joue en b2b avec Combe dans la petite salle de la Station à Paris. Malgré l’heure tardive, la salle est encore bondée, les murs transpirent et la tension est palpable. Devant le DJ booth couvert de carreaux blancs éméchés, baignées dans la pénombre les silhouettes des fêtards chancèlent sur un beat familier. Un indice que des dancefloors fumeux de Paris à ceux de la cité des Ducs de Bretagne en passant par les festivals et les clubs défricheurs de toute l’Europe, l’esprit punk de la scène de Copenhague est bien là pour rester.

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